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Adrien M & Claire B : « Appropriez-vous les technologies pour raconter ce que vous êtes »

Forward a rencontré les fondateurs de la compagnie artistique Adrien M & Claire B qui crée et diffuse des expositions et des spectacles utilisant des technologies comme par exemple la réalité virtuelle ou la réalité augmentée. Ces artistes pluridisciplinaires réussissent à concilier numérique et humanité dans leurs oeuvres en tirant le meilleur de chacun. Ils nous ont reçu dans leur atelier lyonnais pour parler de leurs parcours, de leur motivations et de leur relation aux technologies.

 

[Forward] Quels sont vos parcours respectifs ?

Adrien Mondot (A.M.)
Je suis informaticien de formation : j’ai eu un parcours universitaire classique et j’ai ensuite intégré l’INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique). En parallèle je pratiquais beaucoup le jonglage et le temps passant je me suis rendu compte que j’avais de moins en moins envie de retourner au bureau le lundi matin. Un jour je me suis dit qu’il fallait choisir. J’ai donc choisi de monter une compagnie.

Claire Bardainne (C.B.)
De mon côté j’ai une double formation en écoles d’arts : à l’Ecole Estienne en édition et graphisme, et à l’École nationale Supérieure des Arts Décoratifs en scénographie. J’ai commencé ma vie professionnelle en studio de création où je m’attachais à créer des identités visuelles pour des projets ou des entités qui gravitaient autour du monde de la culture, de la mode et de l’architecture. J’ai aussi beaucoup fait de graphisme d’exposition. Et à un moment donné, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir fait le tour concernant le fait de travailler pour les autres et j’ai eu envie de développer mon propre univers en utilisant ce que j’avais appris de mes expériences précédentes en arts appliqués.

 

Quelles sont vos motivations à la création ?

C.B.
La rencontre avec le public est notre motivation première et la finalité. Nous cherchons à procurer des émotions et des sensations qui seront reçues par un public. Nous avons également un fort désir d’autonomie et de liberté qui guide beaucoup notre façon de créer. C’est un vrai appétit à tout penser et à tout inventer : autant les outils que les objets qui sont sculptés avec, autant les projets que la structure qui les porte, ou encore les méthodes de travail.

A.M.
De mon côté la motivation à la création vient surtout de cette envie de re-transposer cette notion de surprise et d’émerveillement que je connais bien de par le jonglage où je cherchais beaucoup à créer des effets d’optique et à questionner les sens sur ce qui est vrai ou faux.

 

Spectacle Cinématique - Adrien M Claire B - 2010

Photo Les Subsistances © Adrien Mondot

 

Quelle place prennent les outils technologiques dans vos créations ?

A.M.
Le logiciel eMotion que j’avais développé a servi sur presque tous nos projets de 2006 à juin 2017. Mais cet outil est maintenant un peu obsolète par rapport à nos pratiques car il a été construit au fur et à mesure et est devenu très complexe à utiliser. Je suis en effet le seul à pouvoir me repérer dans les méandres du logiciel, ce qui n’est pas compatible avec notre projet artistique où ma présence n’est pas systématique. Et ça n’avait pas de sens non plus de relancer un développement de zéro car il y a des nouveaux outils qui sont nés entre temps sur le marché du logiciel et qui fonctionnent très bien.

C.B.
On préfère utiliser à présent notre créativité pour mettre en place l’architecture logicielle en fonction de nos besoins. On utilise donc de nombreux outils comme Unity pour créer du contenu, Millumin pour faire chef d’orchestre et gérer les projections ou encore Vezér pour les partitions. Mais en fait on essaye à chaque fois de se demander de façon très pragmatique qui est le plus performant entre la machine seule ou un humain qui utilise une machine.

 

Qu’est-ce que vous apportent ces technologies ?

A.M.
Je pense à l’émancipation de la matière, au fait que tout puisse aller à la vitesse de la lumière. Finalement seules les idées sont présentes sur scène. Il n’y a plus besoin de les incarner avec du bois et de la patine pour raconter une histoire. Par exemple sur mon premier projet, j’ai voulu jouer sur les impossibles du jonglage grâce au virtuel : avoir des balles qui s’envolent et qui reviennent quand je le décide pour explorer l’imaginaire et les fantasmes.

C.B.
Pour moi la technologie permet un enchantement, une magie et une enfance. Elle permet de voir des fantômes, des présences que l’on ne peut pas voir à l’oeil nu.

 

 

Vous revendiquez un numérique humain. D’où vous vient cette vision du numérique ?

C.B.
En fait j’avais travaillé avec un laboratoire de recherche à la Sorbonne en tant que plasticienne pour créer des images qui accompagnaient les écrits de chercheurs en sociologie de l’imaginaire, en particulier pour un sociologue qui s’appelle Vincenzo Susca qui travaille sur l’imaginaire des médias. C’est à ce moment-là que j’ai été amenée à rentrer en profondeur sur ce qui est en jeu dans les technologies contemporaines et qui vient toucher notre humanité, nos mythologies ainsi que nos fables collectives.

A.M.
De mon côté, c’est mon expérience dans le milieu de la recherche en informatique graphique sur le rendu non photoréaliste qui m’a très vite persuadé que l’ordinateur n’était qu’un outil et qu’il n’existerait jamais de puissance créatrice. J’avais également trouvé les créations artistiques réalisées au début des années 2000 par des algorithmes assez décevantes : on essayait de faire reproduire par une machine ce que les humains savaient déjà faire et c’était moins bien. Il faut plutôt utiliser l’ordinateur pour sa puissance systématique de calcul brut.

 

Exposition Mirages & miracles - Adrien M Claire B - 2017

Photo Romain Etienne

 

Comment se passe très concrètement cet arbitrage entre un humain utilisant des technologies ou la technologie seule ?

C.B.
Si on a par exemple des points qui doivent bouger toujours de la même façon, au même moment de la musique, d’une façon très rapide et précise, on va alors faire appel à la machine. Parce que l’on sait qu’un humain sera parfois en avance et parfois en retard sur la musique. En revanche si on veut obtenir un résultat qui soit complètement en improvisation et très à l’écoute de ce qui se passe sur scène, on fera plutôt appel à un humain qui interviendra à l’aide d’un stylo et d’une tablette graphique pour suivre l’interprète sur le plateau avec son coeur et toute son âme. Et plus l’intention est humaine, plus elle est intéressante. Tout d’un coup ça palpite, ça respire. Dans la salle, le public est pris dans une espèce de tension qui se joue entre cet interprète numérique et ce qui se passe sur scène. On arrive du coup à transposer cette exigence du vivant dans un outil numérique.

A.M.
Cela ne serait pas possible avec des capteurs : un capteur ne peut capter qu’une seule chose et il n’a pas d’imagination. Or dans le mouvement, il y a certes les coordonnées qui entrent en compte, mais aussi une énergie et une intention. Il faudrait avoir des milliers de capteurs différents pour capter ces choses invisibles, ce qui n’est pas possible. Alors que l’humain est tellement fort pour sentir tout ça, pour se raconter des histoires et imaginer des choses. Donc on préfère souvent utiliser l’ordinateur comme des fils de marionnettes qui vont permettre de contrôler les choses. Cela procure aussi beaucoup de liberté en création car on sait que l’on n’est pas sur des rails, que l’on peut intégrer petit à petit des choses tout au long de la vie du spectacle et des répétitions.

C.B.
Et c’est aussi pour cela que l’on cherche toujours à garder une approche artisanale avec ces outils technologiques et que l’on garde toujours un ingrédient qui est fait à la main. Par exemple dans la série d’installations en réalité augmentée que l’on a créée, les dessins qui servent de marqueur sont réalisés à la main. Il y a donc des endroits numériques dans nos créations mais l’humain garde une place forte et centrale : un humain contrôle la machine, l’intention est humaine et le public est humain. A partir du moment où on reste très fidèle à ça, on l’impression que la technologie est à un endroit qui peut être doux et qui ne doit pas forcément faire peur. Les gens ressentent ce mélange entre humain et technologie, ce qui fait qu’ils ne sentent pas à la porte.

 

Vous vous attachez également à rendre le numérique accessible, pourquoi cette prise de position ?

A.M.
C’est tout d’abord parce qu’on est très attachés à la recherche, qui est liée à la pédagogie et la transmission. On veut également faire prendre conscience aux gens que nos créations ne sont pas aussi inaccessibles qu’ils le pensent.

C.B.
Notre démarche est méthodique. On est pas des génies. On est juste nombreux avec toute une équipe derrière. Et surtout on aime bien montrer que ce n’est pas parce qu’on explique comment ça fonctionne qu’il n’y a plus d’émotion ou de sensation.

A.M.
On aime aussi bien montrer les bidouilles.

 

Exposition Mirages & miracles - Adrien M Claire B - 2017

Photo Adrien M & Claire B

 

Que pensez-vous de la façon dont sont actuellement utilisées les technologies dans le milieu artistique ?

A.M.
Il y a encore trop peu de propositions artistiques aujourd’hui qui utilisent les technologies. Or tous les digital natives ont une fascination technologique. C’est très agréable de voir à quel point ils comprennent tout de suite et que ça les éclate.

C.B.
Ce sont aujourd’hui les puissances industrielles qui utilisent principalement la réalité augmentée. Les esthétiques sont par conséquent relativement au même endroit et ce sont celles qui sont les plus visibles. Du coup quand on les utilise différemment, cela crée l’étonnement. Il est donc important de s’approprier les outils pour raconter ce que nous sommes, notre esthétique et notre univers. On peut construire le monde qui nous ressemble, tel qu’on le veut et on n’est pas forcément soumis à une entité supérieure qui va décider à notre place. L’humanité que l’on va trouver dans les technologies se trouve à cet endroit-là précisément.

Cette tendance à l’appropriation et au détournement vient à la base de la culture numérique mais est maintenant en train de s’appliquer à pleins d’autres domaines de la vie personnelle et collective. On parle de DIY (Do It Yourself) ou de hacking. Il s’agit en fait de reprendre possession des choses. Et une fois que l’on a acquis cette façon de faire et de penser, on se rend compte que l’on peut faire ça avec tout. C’est vraiment une révolution de notre époque : une philosophie de l’immatériel qui s’applique au matériel. C’est un changement profond du paradigme, du rapport aux autres, à l’espace et au temps.

 

 

Y a-t-il des nouvelles technologies qui vous inspirent et que vous pensez utiliser pour de prochaines créations ?

A.M.
On est toujours très attentifs à tout ce qui permet d’avancer du côté des réalités augmentées et mixtes, et de manière plus générale à tout ce qui est lié aux technologies de l’image. Par exemple on est très curieux de voir comment le buzz autour de Magic Leap va évoluer. Le groupe de musique Sigur Ros a déjà fait un prototype d’utilisation de Magic Leap et je suis curieux de voir le résultat. Passer sur des lentilles ou des lunettes de réalité augmentée nous permet d’enlever la fenêtre de l’iPad, ce qui fait encore plus oublier la technologie.

On utilise sinon déjà les casques de réalité virtuelle pour travailler au quotidien, pour préparer les scénographies ou nos expositions et anticiper les éventuels problèmes. Cela nous sert particulièrement quand les lieux de représentation ou d’exposition ne sont pas à Lyon : on fait un repérage, des photos, on récupère les plans et on met tout ça dans l’outil Sketch Up. Ensuite on décide tout en réalité virtuelle. Mais c’est encore vraiment laborieux, lourd et compliqué. L’outil dont je rêve c’est la version de Unity où on pourra programmer et concevoir directement dans le casque de réalité virtuelle.

 

 

Votre public est très diversifié. Est-ce quelque chose qui vous tient à coeur ?

C.B.
On essaye de produire des oeuvres les plus populaires possibles et effectivement on se rend compte à la fin qu’il y a pleins de gens avec des parcours et des profils très différents qui viennent et qui sont touchés. Et c’est tant mieux.

A.M.
Il y a pleins de jeunes qui ne vont pas au théâtre parce qu’ils ont l’impression que ça ne s’adresse pas à eux. Et ça nous embête car c’est un endroit de représentation de l’humanité qui aide à traverser le monde. Par rapport aux technologies c’est un peu la même chose : beaucoup de gens se disent que ce n’est pas pour eux. Or lors de l’exposition « Mirages & miracles » qui utilise entre autres la réalité virtuelle et augmentée, on a constaté qu’il y avait beaucoup de personnes de l’âge de nos parents ou de nos grand-parents. C’est donc que ça fonctionnait bien, ça leur parlait.

C.B.
Cela fonctionne aussi parce que l’on aime bien faire oublier qu’il y a de la technologie. Il faut que ça soit naturel et le plus intuitif possible. Il ne doit pas y avoir besoin de mode d’emploi ou de savoirs particuliers pour comprendre et sentir. L’art contemporain ou une technologie pointue peuvent laisser à la porte des gens car ils n’ont pas les connaissances ou les codes. Nous on n’est pas du tout dans ces registres-là.

 

Quels sont vos projets à venir ?

C.B. et A.M
En ce moment on essaye de monter un projet avec quatre facettes qui se répondent les uns aux autres. Il y a un spectacle sur scène, un livre pop up en réalité augmentée, une expérience en réalité virtuelle et des mallettes d’ateliers pédagogiques pour appréhender ce que sont la réalité augmentée, la réalité virtuelle, la création ou un algorithme. Donc il y a à la fois des expériences artistiques où les gens sont spectateurs et des situations pratiques où les gens sont acteurs pour apprendre à faire. Ce projet devrait voir le jour d’ici un an.

 

Extraits d’une interview de deux heures.

Pour retrouver l’article que nous avions déjà écrit dans Forward sur la compagnie Adrien M & Claire B, c’est ici.

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