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Arnaud de Palange « La science-fiction est souvent dystopique, malgré cela nous devons rester optimistes et romantiques. »

Arnaud de Palange, architecte et designer habitant à Paris a récemment publié une série d’illustrations imaginant un futur utopiste à travers l’architecture. Le rôle de l’art de l’architecture est-il réenchanter notre quotidien afin d’imaginer un meilleur futur que dans la plupart des films de science-fiction ? Nous avons posé quelques questions à cet optimiste aguerri, qui ne parle pas de science-fiction utopiste, mais de « bon sens-fiction ».

 

Forward : Pour décrire votre projet vous utilisez le terme “bon sens-fiction”, que signifie-t-il ?

Arnaud de Palange : Cette notion de « Bon sens-fiction » me tient particulièrement à cœur. A travers ce néologisme je souhaite évoquer l’idée d’un futur dans lequel nous aurions trouvé un équilibre entre science et bon sens, entre tradition et modernité, entre technologies et processus naturels.

Le thème de l’équilibre est essentiel. Quel que soit nos domaines d’activités, nous sommes tous des équilibristes, cherchant des équilibres face aux déséquilibres. D’ailleurs, « des équilibres » et « déséquilibres » se prononcent pareil. Comme si tout ne tenait qu’à un fil…

La science-fiction est souvent dystopique en effet, comme si elle reflétait nos peurs du futur.

Est-ce que ça ne va pas à l’encontre de la grande majorité des œuvres de science-fiction, qui sont généralement dystopiques ?

La science-fiction est souvent dystopique en effet, comme si elle reflétait nos peurs du futur. Il se déroule dans le monde plein d’événements inquiétants, amplifiés par le relais instantané de la toile numérique. Malgré cela nous devons rester optimistes et romantiques. Il nous faut rêver. Plutôt que parler d’utopie je préfère parler de rêve éveillé. Utopie provient du latin eu-topos, qui signifie en « dehors du lieu ». Hors ces rêves devront être situés, c’est à dire propres aux territoires et au cultures locales.

L’avenir n’est plus aux grandes théories globales, mais au sur-mesure, au cas par cas. C’est par la diversité des réponses que nous trouverons l’unité face aux déséquilibres, qu’ils soient mentaux, sociaux ou environnementaux.

Pouvez-vous nous présenter votre projet et son but ?

Ce projet est une série de peintures de paysages (6 pour le moment). Il s’agit de peintures digitales, c’est à dire qu’elles sont réalisées avec des techniques de dessin et de peinture traditionnelles, mais sur une palette graphique reliée à mon ordinateur. Elles racontent un futur rêvé. Elles se manifestent également à travers un court texte qui s’intitule « Les équilibristes. Vers une bon sens-fiction ».

Le but de ce projet est de procurer du plaisir. J’aime me plonger dans certains paysages d’Albert Bierstadt ou de Camille Pissaro, car les atmosphères qu’ils peignent me donnent envie d’y être. Le but de la peinture peut se résumer à ça : animer notre imaginaire. Le projet évoque également une complicité retrouvée avec nos milieux naturels. Une symbiose. Dans Star Wars, Qui-gon donne une définition très simple de la symbiose :  « l’association réciproquement profitable de deux êtres vivants ».

Quelles sont les œuvres de science-fiction qui vous inspirent le plus ?

J’aime beaucoup Star Wars justement. C’est philosophiquement riche. Il y est question d’équilibre : l’équilibre de la force. Il y a un aspect guerrier, qu’il ne faut pas regarder au sens militaire, mais au sens du bon combat à mener. Le philosophe Michel Serres aime à rappeler qu’il pratique lui même un « optimisme de combat ». Je trouve ça beau, car il va nous falloir en effet faire preuve de bravoure et d’audace. Parmi les rebelles de demain, il y aura peut-être des gens qui se battront pour transmettre et sauvegarder des semences biologiques ancestrales face à l’empire agro-pharamaceutico-alimentaire.

Dans de nombreux domaines, les initiatives sont déjà en train de germer, il n’y a plus qu’à essaimer.

 

Il est vrai que les architectures dépeintes en science-fiction se présentent souvent comme des machines austères. L’architecture du futur sera organique.

 

Est-ce que d’après vous on manque aujourd’hui de science-fiction utopiste ?

Je ne pense pas que nous manquions de science-fiction utopiste, mais nous manquons de bon sens-fiction !

Dans une de vos descriptions on trouve la phrase suivante : “Les différents domaines que sont l’objet, l’espace et la ville font quête commune : donner du plaisir aux gens, tout en leur laissant une part indispensable d’interprétation.” Quand on imagine une ville du futur, on pense souvent aux grands immeubles gris et minimalistes, est-ce que dans l’architecture on perd petit à petit cet objectif de donner du plaisir aux gens ?

Il est vrai que les architectures dépeintes en science-fiction se présentent souvent comme des machines austères. L’architecture du futur sera organique. C’est à dire qu’elle s’inspirera des processus présents dans la nature. L’arbre est un bon modèle. Bien sûr on aime y construire des cabanes, mais l’arbre a surtout cette faculté d’évoluer tout au long de sa vie, en utilisant la matière nécessaire et suffisante. Ni plus, ni moins. Il est toujours question d’équilibre.

L’architecture doit également évoluer de manière à s’adapter à son milieu ambiant, aux évolutions de nos modes de vies et de nos structures familiales. Elle doit devenir parallèlement plus frugale et plus sobre quant aux matériaux qui la constitue. La nature fait bien les choses, autant s’en inspirer pour que nos constructions dialoguent plus intimement avec les éléments : le sol, le soleil, le vent, le vivant.

“Les équilibristes” prend la forme d’un récit d’un village urbain, dans le futur aura-t-on abandonné les grandes villes ?

« Les équilibristes, bon sens-fiction pour une sobriété heureuse», a été à la fois un point de départ et  mon projet de fin d’études en architecture. Il y était en effet question d’un village fondé ex-nihilo sur un territoire sauvage dans le sud de la France.

Il pose plusieurs questions. La première étant de savoir si nous pourrions ré-investir les espaces naturels, aujourd’hui verrouillés par le couvercle de politiques écologiques. S’établir sur des espaces naturels les anciens l’ont bien fait après tout, en prenant soin, en ménageant plutôt qu’en aménageant dirait le philosophe Martin Heidegger. Pensons notamment au Mont Saint-Michel.

La seconde question est celle de l’échelle de nos établissements humains. L’architecte utopiste Yona Friedman préconise avec sa théorie des villages urbains une division cellulaire de nos cités. Nous en revenons à la nature avec cette idée de cellules. Il nous renvoi du même coup à la notion de groupe critique, intuition qu’eurent les grecs lorsqu’ils fondèrent les premières cités basées sur la démocratie. En effet il décidèrent de limiter leurs cités à 10 000 habitants, conscients qu’au delà de ce nombre, la gestion de la démocratie, des ressources et des déchets s’avérerait difficile. Une fois ce nombre critique atteint, un citoyen quittait la cité pour en fonder une nouvelle, une ville ex-nihilo.

La science-fiction nous montre souvent des villes congestionnées car hyperdensifiées. A-t-on envie de cela ?

On nous parle beaucoup du fait de densifier nos villes. C’est certes souvent nécessaire. Mais quel est le juste équilibre entre densité et confort de vie ? La science-fiction nous montre souvent des villes congestionnées car hyperdensifiées. A-t-on envie de cela ? Pour ma part je répondrais non. Lorsque des densités critiques auront été atteintes nous serons bien amenés à reconquérir les espaces naturels. C’est pour cela que le thème de la ruralité m’est cher. C’est en milieu rural que viendront de nombreuses initiatives, et que nous renoueront un lien avec nos campagnes, avec l’agriculture, avec nos terres nourricières. A ce propos il est intéressant de regarder le projet utopique de l’architecte Frank Lloyd Wright, Brodacre city, dans lequel il imagine un tissage complice entre la ville et la campagne. Comme l’explique l’architecte urbaniste Philippe Madec, plutôt que d’envisager un étalement urbain il faudrait « polliniser » nos territoires de lieux habités.

Par conséquent, la question de nos moyens de locomotion va être centrale. L’avènement du déplacement dans les airs va parallèlement bouleverser nos manières d’appréhender nos territoires et les distances qui les séparent. Peut-être aussi, redeviendrons-nous plus nomades.

Le futur de l’architecture serait-il de réinventer le lien entre l’Homme et la nature ? Qu’est-ce qui rendrait cela possible ? 

Entre autre pour les quelques raisons que je viens de citer précédemment. L’architecture a pour but de nous protéger. Elle devra continuer à nous protéger tout en protégeant la nature, y compris lors de sa phase de fabrication. Elle devra constituer une interface vertueuse entre les humains et leurs milieux ambiants. Tout est déjà là. Les moyens de gestion naturelle de nos climats intérieurs existent, parfois depuis la nuit des temps. Les moyens de construction sobres, tels que la pierre, la terre et le bois , existent aussi. La technologie, bien dosée, nous permettra d’amplifier des mises en œuvres traditionnelles et des stratégies frugales.

Il est encore une fois question d’équilibre, d’une quête de justes mesures, de justes « à-corps ».

Pour conclure, quel est votre regard sur le futur ?

Nous, humains, équilibristes, oscillons sur le fil de la vie, s’efforçant à chaque instant d’être souples sur une corde raide. Nous sommes nous même des « corps de sensible ». En ce sens, il est fondamental de réenchanter nos vies, pour que nous puissions tous, tout simplement rire, jouir et pleurer de joie.

Mon regard sur le futur se résume en trois mots : optimisme, romantisme et érotisme. Car ne l’oublions pas : une des plus belles choses au monde, c’est de faire l’amour.


Texte illustrant les peintures, « Les équilibristes, vers une bon sens-fiction »

Les équilibristes, Vers une bon sens-fiction

Cette histoire n’est pas de la science-fiction, c’est une bon sens-fiction.

Dans le courant du 21 ème siècle, face aux déséquilibres, d’irréductibles équilibristes réactivent des équilibres. Animés par un profond désir de symbiose avec la nature ils rétablissent un merveilleux dialogue entre l’humanité et ses milieux ambiants, entre science et bon sens, entre tradition et modernité, entre technologies et processus naturels. Une quête de bonheur pour tous a supplanté le profit de quelques-uns. Se souvenant que humanité, humus et humilité ont une racine commune, ils réenchantent les milieux naturels, renouent en bonne intelligence avec les éléments qui autrefois ont constitué les étoiles : le sol, les océans, l’air, le soleil, le vent, le vivant. Tirant parti des solidarités empathiques qui existent dans la nature depuis la nuit des temps, ils réinventent avec optimisme une manière sobre, romantique et érotique d’habiter le monde.

Ils ont gardé à l’esprit cette citation du jardinier Gilles Clément : « La planète entière est un jardin, un éden à projeter plutôt qu’à en déplorer la perte. Il reste en friche jusqu’en ses formes tierces. Rien n’est perdu. »

Arnaud de Palange

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