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Aurélien Fache, API artist : « Je m’invente un présent rempli d’objets oniriques »

Aurélien Fache est de ceux qui ne tiennent pas en place et qui aiment explorer le champs des possibles.

Après des expériences chez des grands noms du Web français comme MultiMania, CaraMail, Lycos, Netvibes ou encore Dailymotion où il a été le premier développeur, il co-fonde le média OWNI en 2008 puis Makery en 2014, avec entre temps un poste de « Design technologist and API evangelist » au sein de Fabernovel.

Obsessionnel des APIs (Application Programming Interfaces), il en utilise les données pour animer les objets les plus farfelus comme son chat en fil de fer, un distributeur de bonbon ou encore des sextoys. Il imagine ainsi, au travers de ses installations décalées et de ses conférences sur la réalité augmentée, son futur à lui : un monde directement inspiré des grands maîtres de la science fiction comme Philip K. Dick ou Neal Stephenson dans lequel l’invisible devient enfin visible.

 

[Forward] Ton dernier projet en date « In Bed With Thomas Pesquet » utilise les données de l’API de l’ISS pour faire vibrer un sextoy à chaque passage de la Station Spatiale Internationale au-dessus de la France. Tu n’en n’est pas à ton premier coup d’essai concernant la connexion d’objets de toutes sortes à des APIs. Quel message veux-tu faire passer avec ces projets ?

[Aurélien Fache] Cela fait maintenant quatre ans que j’essaye d’hybrider le monde physique avec le monde numérique et que j’imagine des objets du quotidien détournés de leur usage initial. Absolument tout est « data » autour de nous et je fais donc le lien entre ces données accessibles via les APIs et des objets de la vie courante.

Ces installations sont d’abord pour moi un moyen de travailler en dehors de l’écran d’ordinateur, mais aussi de faire ressortir de l’extraordinaire de ces objets ordinaires, ce qui est une certaine forme de réalité augmentée en fait.

Ces installations sont un moyen de faire ressortir de l’extraordinaire de ces objets ordinaires

Cela peut concerner des objets à usage « serviciel » comme par exemple le signal lumineux « arrêt demandé » que l’on trouve dans les bus. On avait travaillé avec un collectif d’artistes pour connecter cet objet aux données accessibles via une API : le signal s’allumait ainsi trois minutes avant que le bus arrive en bas de chez moi. J’ai appliqué le même procédé avec mon chat en fil de fer qui remue alors la queue.

 

Faire remuer la queue de mon chat 3 min avant que mon bus arrive en bas de chez moi #api #ratp

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En grand fan de musique, j’avais également détourné un distributeur de bonbons rouge à l’ancienne qui me délivrait une friandise à chaque fois qu’un nouveau podcast était en ligne.Et lorsque que le bonbon était avalé, la musique correspondante était lancée.

Avec « In Bed With Thomas Pesquet », j’ai voulu travailler la notion d’ubiquité en permettant à n’importe quelle femme de faire l’amour avec le spationaute. Cette idée m’est venue de précédents projets déjà réalisés avec des sextoys, comme par exemple un sextoy qui vibrait à chaque tweet correspondant à un hashtag donné. Sur une collaboration avec Gille de Bast, le cerveau était directement utilisé comme API : on parle alors de « Brain Computer Inferface » (BCI). Sur la même idée, j’avais aussi développé un sextoy qui vibrait en fonction du rythme cardiaque du conjoint grâce aux données d’une Apple Watch.

 

 

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Une API qu’est-ce que c’est?

Il s’agit d’une interface qui va permettre à deux programmes d’interagir. Le développeur va ainsi pouvoir utiliser les données du programme sur son application, sans pour autant connaître le code du programme en question. La mise à disposition d’une API est donc presque systématiquement accompagnée d’une documentation expliquant au développeur comment récupérer les données. L’accès à ces APIs peut être totalement gratuite, partiellement gratuite ou payante selon les fournisseurs mais elle nécessite toujours de faire une demande de clef.

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Tu te définis comme un « API artist ». Pourquoi ce positionnement entre technologie et art ?

A la base issu du monde des start-ups, à la fois en tant que développeur et entrepreneur, j’ai eu besoin de prendre du recul par rapport à cet univers-là. L’idée de faire de la technique juste pour de la technique ne me satisfaisant pas, je me suis donc inspiré de mes lectures (science fiction, sociologie, philosophie etc) pour m’inventer un présent qui me corresponde, rempli d’objets oniriques. Je crée parfois ces objets seul, mais j’aime aussi beaucoup collaborer avec des artistes, comme par exemple Julien Levesque sur le projet « Little Umbrella » : l’installation était composée de petits parapluies qui s’ouvraient ou se fermaient en fonction de la météo.

Je me suis donc inspiré de mes lectures pour m’inventer un présent qui me corresponde, rempli d’objets oniriques

 

Little Umbrella

Photo: Quentin Chevrier

 

Et si je suis obsédé par les APIs, c’est parce qu’elles permettent de faire du prototypage très rapidement. En tant que développeur, on récupère des algorithmes complexes via ces APIs et on intègre ces briques techniques en quatre lignes de code. On va ainsi pouvoir déterminer très facilement si une personne sourit ou pas sur une photo par exemple. Ces APIs rendent donc accessibles à tous des logiques compliquées. Des entreprises comme IBM ou Google mettent à disposition ces algorithmes de computer vision, de machine learning et de « natural langage processing » que chacun peut utiliser comme il l’entend. On parle de « legofication du software ».

Et si je suis obsédé par les APIs, c’est parce qu’elles permettent de faire du prototypage très rapidement

Les entreprises en France ne voient pas encore forcément le potentiel des APIs mais ça vient petit à petit. C’est justement l’objectif des API Days que j’ai monté avec Webshell lorsque j’étais en poste chez Fabernovel. Aux Etats-Unis c’est différent, il existe des APIs providers qui sont là pour « APIfier l’information » dont certains qui ont pu lever jusqu’à 30 millions de dollars de fonds. Des grandes boîtes comme Amazon ou Twitter ont elles tout de suite pensé API first et ont vite compris l’intérêt marketing de pouvoir se connecter au reste du monde.

 

 

Tu organises des conférences intitulées « Ma journée sous LSD » dans lesquelles tu présentes les différentes formes de réalités augmentées ainsi que les liens entre science fiction et innovation. D’où te vient cet intérêt prononcé pour la science fiction ?

J’aime bien la science fiction parce qu’elle permet d’imaginer des nouveaux univers, au-delà du monde noir et aseptisé que les mass médias peignent. C’est une telle jouissance de s’inventer des possibles par rapport au futur de l’interface humain-machine et de la réalité augmentée par exemple. Lire ces romans m’ouvre les chakras sur le futur de la réalité augmentée, diminuée, altérée, remodelée, virtuelle etc…

La technologie en elle-même n’est cependant pas ce qui importe dans les livres de science fiction. Ce qui est au coeur de ces ouvrages, ce sont les réflexions autour des impacts de ces technologies sur la société. Dans « L’âge de diamant » par exemple, Neal Stephenson imagine un monde où chacun possède l’équivalent d’une imprimante 3D et est capable de s’imprimer tous les objets dont il a besoin (chaussures, voitures etc), ce qui est une remise en cause de notre mode de production capitaliste.

 

Keynote de Aurélien Fache: "Une Journée sous LSD informationne…

Keynote de Aurélien Fache: "Une journée sous LSD informationnel" #AR #VR (45min)

Publié par lab.davan.ac sur jeudi 14 septembre 2017

 

T’es-tu inspiré de certains romans de science fiction dans le cadre de tes créations ?

Oui de manière indirecte sur certains de mes projets. Mon chat en fil de fer est ainsi une référence au roman de Philip K. Dick « Ubik » dans lequel une porte ne veut pas laisser sortir le protagoniste. Je pense aussi au livre « Le Dieu venu du Centaure » du même auteur dans lequel le psychiatre est sa valise.

 

Penses-tu que la science fiction soit autoréalisatrice ?

On sait que le livre de Neal Stephenson  « Snow Crash » est à l’origine de l’univers virtuel « Second Life », du VRML (Virtual Reality Markup Language) et encore de Google Earth. C’est aussi le livre de chevet du directeur technique de Facebook. Aux Etats-Unis et en Angleterre, certaines entreprises utilisent la science fiction comme méthode d’innovation et des CEOs comme Mark Zuckerberg ou Elon Musk disent ouvertement qu’ils en lisent. Certaines entreprises vont donc mettre des milliards sur la table pour faire de ces idées un produit et une réalité.

Après si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais déjà des lentilles en réalité diminuée par exemple. Je me suis aussi implanté une puce NFC dans le bras, qui me permet en la scannant de twitter ou d’ouvrir ma porte . Mais je ne suis pas évangélisateur. J’imagine mon futur sans prétendre que c’est le futur.

C’est pour cela que je crée ces objets connectés ou dispositifs, que je fais des conférences ou que je suis en train de réaliser un court-métrage sur toutes les formes de réalités augmentées. Mais je n’impose rien à personne. Je partage ma vision avec ceux que cela intéresse.

L’artiste Keiichi Matsuda  a également partagé sa vision du futur avec sa vidéo « Hyper-reality » dans laquelle la réalité augmentée est omniprésente.

 

Comment vois-tu l’art évoluer dans les 50 prochaines années ?

De mon point de vue les artistes vont de plus en plus utiliser la réalité virtuelle, la réalité augmentée, l’intelligence artificielle, les capteurs, l’impression 3D ou encore les APIs pour montrer le pire, critiquer et nous déstabiliser.

Et plus les outils vont être faciles à utiliser, plus l’appropriation par les artistes sera rapide. Je pense par exemple à l’entreprise américaine littleBits qui commercialise des legos hardwares encore plus accessibles que Arduino, qui avait déjà révolutionné le prototypage en étant le premier à proposer des cartes électroniques à bas prix avec une très grande simplicité au niveau de l’utilisation et du langage de développement.

 

t'as oublié la télécommande pour passer les slides ? pas de souci j'ai ce qu'il te faut ! cc @littlebits

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Quels sont tes prochains projets ?

Je suis en train de développer un outil qui permettra de récupérer mon taux d’alcoolémie à partir d’un bracelet qui analysera ma sueur et qui me commandera un VTC si je suis trop alcoolisé.

Après le projet sur le sextoy qui vibrait en fonction des battements du coeur, j’ai aussi envie d’aller encore plus loin et de voir mon propre coeur battre au travers d’un objet physique ou en réalité virtuelle.

Je réfléchis également en parallèle à un projet de réalité augmentée révélée qui afficherait les samples utilisés dans les morceaux de musique que j’écoute. On pourrait même imaginer aller plus loin et remplacer directement à l’écoute les morceaux par les samples originaux. Cela permettrait de voyager dans le passé en partant du point de départ d’une musique actuelle. On est là sur de la réalité augmentée sonore. Et il faut bien avoir en tête que la réalité augmentée n’est pas que visuelle mais peut impliquer les cinq sens. Michael Abrash, le « chief scientist » de Oculus parle de « full AR » et des start-ups comme le français 3D Sound Labs commencent à être en capacité de pouvoir analyser en temps réel l’environnement sonore.

 

Pour suivre Aurélien Fache, c’est ici

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