FORWARD
Now Reading:

Chloé : « J’aime travailler sur la dualité dans ma musique »

Nous avons rencontré Chloé à l’occasion de la sortie de son dernier album « Endless Revisions » sur son label Lumière Noire (27 octobre). Après « The Waiting Room » en 2007 et « One in Other » en 2010, la DJ revient avec treize titres inspirés et inspirants, chacun s’inscrivant dans un univers bien à part.

A l’image du titre « The Dawn » mixé avec une technique de son en 3D, Chloé Thévenin est une artiste pointue et curieuse qui collabore depuis plusieurs années avec des institutions telles que l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) ou encore Radio France dans le cadre d’expérimentations musicales et technologiques.

Au milieu de synthés des années 80 dans son studio, on a parlé de son nouvel album bien sûr, mais aussi de ce qu’elle avait pu retirer de ces collaborations et comment cela avait impacté sa façon de faire de la musique.

[Forward] Pourquoi avoir proposé le titre « The Dawn » en son binaural sur l’album ?

[Chloé] J’étais en train de finaliser le morceau quand j’ai rencontré l’équipe de Radio France spécialisée dans cette technique de son en 3D. Ils m’en ont présenté le fonctionnement en m’expliquant que les morceaux ne peuvent alors être écoutés qu’au casque, ce qui rend l’expérience très immersive pour l’auditeur. Ils voulaient re-mixer une de mes musiques en son binaural. J’ai donc re-travaillé le titre en stéréo pour accentuer certains éléments qui allaient ensuite être amplifiés avec le son à 360 degrés. Cela a beaucoup influencé ma créativité puisque j’ai plus amplifié les ambiances sonores, en particulier au début et à la fin du morceau. J’ai vraiment construit ce morceau comme une narration dans laquelle j’ai essayé de raconter une histoire avec des petits sons et bruits.

Le titre « Because It’s There », qui est aussi présent sur ce nouvel album, a subi le processus inverse puisqu’il a été directement enregistré avec cette technique de son en 3D. Cet enregistrement a été réalisé l’année dernière en collaboration avec cette même équipe de Radio France qui avait proposé à plusieurs artistes de produire des musiques en son binaural dans leurs studios. Ils étaient curieux de voir comment cela pouvait influencer notre processus de création. J’ai ensuite re-mixé le morceau en son stéréo pour l’album.

Ces deux morceaux devraient être disponibles d’ici peu sur le site dédié de Radio France.

On a beaucoup aimé le titre « Outer Space » que l’on peut qualifier de planant de par sa mélodie et de futuriste avec les bruits digitaux qui sont omniprésents. Qu’as-tu voulu raconter avec ce morceau ?

J’aimais bien l’idée que le son de radio un peu agressif du début de morceau se transforme progressivement en une musique mélodieuse. Ca me plaît de jouer avec ce contraste, avec d’un côté la machine et de l’autre la guitare, et de faire évoluer la musique avec cette dualité comme si cela était une lutte permanente. J’aime beaucoup procéder de cette façon. Même lorsque je travaille dans mon studio, j’utilise des vieux synthétiseurs, des machines, des boîtes à rythme, et en parallèle je fais aussi des prises de son. Parfois j’essaye et je vois ce qu’il se passe. Je suis parfois moi-même surprise du résultat (rires).

Ca me plaît de jouer avec ce contraste, avec d’un côté la machine et de l’autre la guitare, et de faire évoluer la musique avec cette dualité comme si cela était une lutte permanente.

Le chanteur sur le titre « Recall » est Ben Shemie, le leader du groupe expérimental Montréalais Suuns. Comment est venue l’idée de cette collaboration ?

J’avais envie sur cet album de m’ouvrir un peu plus et de voir avec qui je pourrais collaborer. Je voulais me faire plaisir. Et j’ai toujours beaucoup aimé le groupe Suuns. Je suis leur musique depuis le début. Je trouve que c’est un des rares groupes innovants actuels car ils utilisent la musique électronique d’une façon très intelligente tout en conservant beaucoup d’émotions et d’harmonie dans leurs chansons. Ils se servent d’instruments « basiques », comme la guitare par exemple, mais on sent qu’il y a une vraie recherche d’expérimentation. La voix de Ben Shemie, qui est très douce et toujours sur le fil du rasoir, vient contraster avec ça et il m’a toujours donné une émotion assez forte. En fait il me fait beaucoup penser au chanteur Alan Vega du groupe Suicide.

Je lui ai donc proposé très spontanément de faire une collaboration sur un des morceaux de mon album, même si on ne se connaissait pas initialement. Il a accepté et ça s’est fait de façon très simple et fluide. Parfois tu peux être déçu en rencontrant l’artiste d’une musique tu aimes car il y a un décalage. Là c’était plutôt l’inverse, cette rencontre avec Ben Shemie est venue renforcer l’admiration que j’avais pour ce groupe. Je suis très contente à titre personnel de cette collaboration et de cette rencontre.

Tu as collaboré avec l’IRCAM en 2015 sur une expérience musicale interactive. Peux-tu nous rappeler en quoi cela avait consisté ?

J’avais été contacté par l’IRCAM il y a trois ans car ils avaient pour projet de proposer à un artiste de faire un live participatif pour la Fête de la Musique dans les jardins du Palais Royal. L’idée était de faire participer le public, à l’aide de leurs smartphones et d’une application, à la composition musicale du live. Ils m’ont donc proposé d’être l’artiste en question et de réfléchir avec eux à la façon dont le public pourrait intervenir. On a eu quelques sessions de travail qui se sont étalées sur plusieurs mois et durant lesquelles on a ajusté le concept. On s’est par exemple rendu compte que cela ne pouvait se faire que dans un espace fermé, le son des téléphones portables étant limité. Le live du projet Chloé X IRCAM s’est ensuite fait comme prévu le 21 juin 2015. J’avais des iPads avec lesquelles je pouvais, soit directement déclencher des sons sur les téléphones portables du public, soit leur envoyer des sons que eux pouvaient choisir de jouer ou pas. L’idée était de trouver un équilibre avec ma musique.

On a ensuite continué à travailler sur la V2 du projet. On avait remarqué avec la V1 que certaines personnes arrêtaient de participer au bout d’un moment car, étant présente sur scène, ils s’attendaient un concert à proprement parler. Donc on a eu envie de faire encore plus intervenir le public en me faisant complètement disparaître de la scène. On a donc décortiqué le morceau « The Dawn » et on a attribué à chacun des 30 participants une piste du morceau. Une personne recevait la ligne de basse et une autre la ligne de mélodie par exemple. En se regroupant, les participants pouvaient entendre plusieurs pistes en même temps, reconstituant ainsi la musique originelle. Les gens pouvaient donc jouer avec la musique en formant des groupes et en se séparant. Personnellement j’ai préféré la V2 car les intervenants étaient complètement en immersion.

Est-ce que ces projets collaboratifs avec l’IRCAM ont eu des impacts sur ta manière de faire de la musique ou de te produire sur scène ?

Ces projets m’ont questionné sur la place de l’artiste dans un concert. On en a d’ailleurs beaucoup parlé avec les ingénieurs de l’IRCAM. Sur les performances liées au projet Chloé X IRCAM V1, il y avait quelque chose de bancal parce qu’on était ensemble, le public et moi, mais j’avais les commandes malgré tout et ça limitait beaucoup les moments de créativité de l’audience.

Donc pour moi, ces performances ne sont pas la réponse ultime à une nouvelle façon de faire de la musique. C’est juste une autre proposition. D’ailleurs l’objectif de l’IRCAM est de chercher et non pas de trouver. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à réfléchir à ces sujets. J’aime bien cette démarche de réflexion en tout cas, je la trouve intéressante.

Mais après cette période d’expérimentation, j’ai eu envie de faire un live sans ordinateur. J’avais besoin de compenser et de sortir un peu de ça. Du coup j’ai ressorti des boîtes à rythmes pour retrouver quelque chose de plus concret.

Ces performances ne sont pas la réponse ultime à une nouvelle façon de faire de la musique. C’est juste une autre proposition.

As-tu rencontré des limitations sur ces projets ?

Sur le projet Chloé X IRCAM V1, les participants avaient besoin du WiFi pour utiliser l’application. Or certaines personnes n’ont jamais réussi à se connecter car elles avaient un modèle de téléphone moins performant. J’ai trouvé que ça avait créé un tri social et cela m’a dérangé.

On s’est aussi rendu compte que le son diffusé via les téléphones portables ne sonnaient pas du tout pareil en fonction du modèle. On n’avait pas forcément anticipé des aussi grosses différences de son.

As-tu d’autres projets de ce type à venir ou en cours ?

Non pas vraiment. Je me consacre actuellement entièrement à mon projet de live. Mais je travaille tout de même avec des artistes qui font du mapping ou des projections sur une structure pendant ma performance live (ndlr : collectif Scale).

Et même si les projets avec l’IRCAM et Radio France sont terminés, on continue à échanger. J’espère qu’il y aura d’autres collaborations. On évolue ensemble et je suis contente de faire partie de tout ça.

As-tu envie de tester des innovations technologiques dont tu aurais entendu parler ?

Je m’intéresse de près à Max/MSP qui est un logiciel développé par l’IRCAM. J’ai également beaucoup entendu parler de la plateforme de téléchargement pour DJs Beatport. Ils proposent de télécharger des musiques par tonalité de morceaux. Du coup certains DJs vont sélectionner et jouer uniquement des titres sur la même tonalité. Il y a également des sites Internet qui proposent des algorithmes qui vont gérer le mastering des musiques.

Tout ces outils sont intéressants mais on peut alors se demander où se placent l’humain et la créativité de l’artiste. J’ai mes limites. Trop de technologie tue la technologie. Je m’y intéresse et j’aime aller piocher dedans mais à un moment j’ai besoin de repartir de quelque chose de plus simple et de revenir à la feuille blanche basique, face à moi-même. C’est aussi important pour moi de discuter avec des êtres humains dans le cadre de mon travail. Si j’utilisais constamment ce genre d’outils, je ne me sentirais pas à l’aise et je trouverais le processus de création moins excitant.

Tout ces outils sont intéressants mais on peut alors se demander où se placent l’humain et la créativité de l’artiste.

Comment vois-tu la scène musicale électronique dans 50 ans ?

Il y a actuellement beaucoup de genres qui se mélangent, au point qu’on arrive plus à donner de noms aux genres musicaux. Et c’est super. C’est assez insupportable de vouloir mettre systématiquement des étiquettes sur les choses. Ca tue la créativité.

Je pense aussi qu’il est possible que les DJs n’existent plus dans 50 ans. J’ai participé à une soirée dans laquelle les gens utilisaient une application pour voter pour le morceau suivant. Le titre qui avait le plus de likes était sélectionné. Dans cet exemple-là, il n’y a plus de DJ, c’est le public qui choisit directement. Mais en même temps, j’ai l’impression que les gens auront toujours envie d’aller à un concert et de juste écouter.

Written by

    Leave a Reply

    Your email address will not be published. Required fields are marked *