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« L’art transhumaniste n’est pas que sombre »

Marc est le Président de l’Association Française Transhumaniste (AFT) et également chercheur affilié au l’institut américain IEET (Institut for Ethics and Emerging Technologies). Nous l’avons interrogé sur les artistes transhumanistes.

FORWARD : Avez-vous vu déjà vu de l’art transhumaniste dans des œuvres de science-fiction ? 

Cette première question demande, au préalable que nous nous entendions sur ce que nous nommerons « art transhumaniste ». Puisque vous semblez vous référer à mon article « Art posthumaniste : Art transhumaniste ? Nous pouvons partir de là. Nous appellerons donc ici « Art transhumaniste » toute expression artistique qui cherche à montrer ce que pourrait être le transhumanisme ici et maintenant, à court terme et dans un monde proche de celui que nous connaissons. Mais il doit être bien clair qu’il s’agit d’une convention restrictive.

Je suis allé récemment voir une pièce de théâtre intitulée Ceux qui naissaient. Une courte œuvre d’anticipation imaginant une entreprise qui propose aux adultes des modifications génétiques et corporelles radicales. L’un des personnages devient ainsi homme-sirène ou triton. L’incarnation d’une telle hypothèse par des acteurs physiquement proches du spectateur me semble la rendre plus crédible, alors qu’en réalité nous en sommes très loin.

Sinon, divers films de science-fiction, qui sont en soi des oeuvres d’art, abordent des thèmes transhumanistes. Selon la définition que j’ai proposée, un film comme Bienvenue à Gattaca, même si c’est essentiellement une dystopie, relève de l’art transhumaniste.

 

Un film comme Bienvenue à Gattaca, même si c’est essentiellement une dystopie, relève de l’art transhumaniste.

 

FORWARD : Dans le cas d’Eduardo Kac par exemple, où est la frontière entre artiste et chercheur ? Que signifie son oeuvre Natural History of the Enigma selon vous ?

 

Eduardo Kac – Natural History of the Enigma par Le Studio MAC Créteil sur Vimeo

 

Eduardo Kac n’a jamais prétendu, je pense, être un « chercheur » au sens de « scientifique ». Il se tient très au courant des progrès de la recherche scientifique, à partir de quoi il conçoit des réalisations artistiques qui utilisent des techniques de recherche de pointe. Il reste donc, à mon avis, très concrètement du côté des artistes.

À propos de Natural history of the Enigma, j’insistais sur le fait que Kac prenait dans ce cas le contrepied exact de la majeure partie des oeuvres qui s’efforcent de parler du transhumanisme. Là où dominent des images dérangeantes, celle du cyberpunk par exemple, lui nous interpelle en nous montrant d’abord l’archétype de la douce beauté inoffensive : une resplendissante fleur en pot, d’un rouge vif. Ce n’est qu’en se penchant sur la notice explicative que l’on apprend que dans les nervures de la plante coule une sève dont le génome a été croisé avec celui de l’artiste ! Un plantanimal ! Je pense que cela crée dans l’instant un vertige. Une question sans réponse immédiate. En fait, il faut au moins quelque moment de réflexion pour se formuler ses propres interrogations. Il me semble que la plus évidente est de se demander qu’est-ce que l’humain. Où commence et s’arrête-t-il si, à partir de maintenant, on peut le croiser avec une plante ? Tout le questionnement transhumaniste central s’impose d’emblée : l’humain n’est plus ce que nous croyions savoir. Il est remis en question par nos nouvelles capacités techniques. Il est à réinventer.

 

Tout le questionnement transhumaniste central s’impose d’emblée : l’humain n’est plus ce que nous croyions savoir. Il est remis en question par nos nouvelles capacités techniques. Il est à réinventer.

 

FORWARD : Quels artistes conseillerez-vous pour qui souhaite en savoir plus sur l’art transhumaniste et posthumaniste ?

Pour rester dans un cadre francophone, je conseillerais de s’adresser d’abord à Olivier Goulet (voir son site Skinbag), qui, en même temps que sa carrière de créateur, est l’un des penseurs d’un transhumanisme francophone les plus précoces. Plus récemment, je trouve également très intéressant le travail de Claire Sistach. Performeuse de la réalité virtuelle, elle met son corps en jeu à l’interface de l’humain et de la machine. Tous deux s’inscrivent dans une démarche que je qualifie « d’art transhumaniste ».

Pour « l’art Posthumaniste », le choix est plus vaste. N’importe quel auteur de bandes dessinées de hard sci-fi, décrivant un univers ou des humains sont techniquement très éloignés de nous, au point que l’anticipation est spéculative pourrait entrer dans cette catégorie. J’adore Enki Bilal. Sa très fameuse série Nikopol, sur les Immortels, relève à mon avis de l’allégorie posthumaniste. Les technologies ne sont pas scientifiquement justifiées. Les personnages sont très déconnectés d’une psychologie réaliste. Pourtant, la métaphore nous parle de notre humanité actuelle, voire passée.

 

J’adore Enki Bilal. Sa très fameuse série Nikopol, sur les Immortels, relève à mon avis de l’allégorie posthumaniste.

 

FORWARD :  Quelles œuvres de préméditation de Bio Art vous paraissent les plus intéressantes et pourquoi ? 

Je n’ai pas une connaissance très étendue de ce domaine car toutes ces dernières années, j’ai été accaparé par le développement de l’AFT-Technoprog et je suis donc resté en arrière. À l’époque où je pouvais y consacrer un peu de temps, j’avais trouvé les travaux de Kac et de Stelarc les plus intéressants – le second pratiquant le body-hacking, ce qui est encore plus explicite. À ce titre, Ear on arm était particulièrement impressionnant puisque l’oeuvre donnait directement à voir un corps modifié comme un mécano, une oreille techniquement fonctionnelle (capable d’entendre) étant greffée ailleurs sur le corps ! À mon avis, comme avec Enigma de Kac, ce n’est pas la fonctionnalité finale de l’artefact qui est intéressant mais la force de la remise en question. Or, dix ou quinze ans plus tard, cette interpellation reste encore nécessaire. Ce questionnement n’a pas encore assez diffusé dans nos sociétés, alors que les technologies de rupture progressent. CRISPR-cas9 n’était pas au point en 2003.

 

Ear on arm était particulièrement impressionnant puisque l’oeuvre donnait directement à voir un corps modifié comme un mécano, une oreille techniquement fonctionnelle (capable d’entendre) étant greffée ailleurs sur le corps !

 

Ear on arm, Stelarc

 

Il y a une autre artiste dont j’avais particulièrement apprécié les oeuvres en 2009-2010 et qui continue à travailler dans la même veine, c’est Patricia Piccinini. Cette australienne réalise, en résines et en matériaux naturels, des créatures hybrides plus vraies que nature. L’hybridation humain-animal provoque en général un effet de dégoût comparable à l’Uncanny valley de la robotique, mais elle le contre-balance en donnant des expressions à ses créatures et en les mettant dans des situations où se dégagent toujours la douceur, la gentillesse, la fragilité qui en font ressortir toute une humanité. Elle nous encourage donc à reconnaître que cette humanité à laquelle nous sommes tant attachés pourrait émerger de créatures issues de nos techniques. Si elles adviennent un jour, il nous faudra savoir les accueillir avec bienveillance, comme nous nous devons de le faire avec tous les individus qui font la diversité humaine.

 

Oeuvre de Patricia Piccinini

 

FORWARD : De même que les œuvres de science-fiction sont souvent dystopiques dans un but cathartique, est-ce que l’art posthumaniste est nécessairement sombre ?

Je ne pense pas qu’il y ait de nécessité, simplement le pessimisme est plus facile. Les ressorts sont nombreux qui expliquent que les oeuvres dystopiques dominent. Jouer sur nos peurs est d’abord un artifice commercial banal. Ensuite, socialement, il est moins dangereux de jouer les Cassandre pour rien que d’être ridiculisé après avoir promis des lendemains qui chantent.

Cela dit, l’art posthumaniste n’est pas que sombre. Je pense notamment à l’exception Bicentennial man, avec Robin Williams. Ce film raconte l’histoire d’un robot qui finit par être reconnu comme humain. Il est globalement très positif.

 

L’art posthumaniste n’est pas que sombre. Je pense notamment à l’exception Bicentennial man, avec Robin Williams. Ce film raconte l’histoire d’un robot qui finit par être reconnu comme humain. Il est globalement très positif.

 

Bicentennial Man, Chris Columbus, 2000

 

 

FORWARD : Pensez-vous que la mise en place d’un revenu universel permettrait à tout le monde de créer librement ?

C’est l’objectif, mais ce ne serait pas suffisant. Tout dépendra du contexte dans lequel un tel revenu sera mis en place, ainsi que de sa hauteur. Il serait nécessaire que ce revenu soit assez élevé pour lever toute contrainte sur les citoyens et que la société environnante ne cherche pas à les aliéner dans un monde de divertissements et de consommations infinies. Au contraire, il faudrait peut-être solliciter, accompagner et soutenir cette créativité.

 

FORWARD : Finalement, est-ce que le transhumanisme n’est pas « simplement » la continuité des progrès médicaux et de l’évolution naturelle de l’homme ?

Absolument. À mon avis, le transhumanisme correspond simplement à la prise de conscience du fait que nous sommes dorénavant responsables de notre propre évolution biologique et bionique. Mais ceci sous-entend tout de même quelques révolutions coperniciennes, à commencer par l’idée que la médecine ne doit plus seulement réparer mais qu’elle doit aussi envisager d’améliorer.

 

Le transhumanisme correspond à la prise de conscience du fait que nous sommes responsables de notre propre évolution biologique et bionique.

 

FORWARD : Pensez-vous que le Body Hacking soit amené à se populariser, ou même remplacer le tatouage et le piercing dans le but d’augmenter nos capacités ?

Quand on voit que se développent des tatouages électroniques et que ce sont les mêmes officines qui pratiquent le piercing et l’implant de puces RFID, je pense que l’on peut en effet s’attendre à un développement de ce genre. D’après ce que j’en lis, le nombre de personnes portant un implant en France augmente doucement. L’année dernière (2016) avait eu lieu une première implant party à Paris (Dans le cadre du festival Futur en Seine). Cette année, il y en a eu plusieurs.

 

D’après ce que j’en lis, le nombre de personnes portant un implant en France augmente doucement. L’année dernière (2016) avait eu lieu une première implant party à Paris (Dans le cadre du festival Futur en Seine). Cette année, il y en a eu plusieurs.

 

FORWARD : Vous qui êtes un éternel optimiste, est-ce que ce qui est possible est toujours souhaitable ?

Je suis d’un naturel optimiste, c’est vrai. Pour autant, je ne considère pas du tout que tout ce qui est possible est souhaitable, loin de là. Contrairement à de nombreux transhumanistes, je n’accepte pas même l’idée que tout ce qui est possible sera un jour réalisé. Par ailleurs, en même temps que je veux être optimiste (Je trouve peu intéressants les scénarios catastrophe ;-), je suis réaliste et je sais que la société dans laquelle se développe le transhumanisme réel nous promet quelques belles horreurs. Le plus probable est que nous voyions les plus aisés accaparer assez longtemps et de manière insupportable certaines technologies d’augmentation /amélioration humaine. Ceci entrainera des conflits dont je n’ose pas imaginer les conséquences. Mais ce qui m’intéresse, c’est la manière dont nous allons circonscrire ces dérives. Parce qu’elles peuvent être dramatiques, je pense nécessaire de redonner rapidement au collectif la possibilité de reprendre la main sur le développement technologique.

 

Références de Marc : « Art posthumaniste : Art transhumaniste ?L’Association Française Transhumaniste – Technoprog / Skinbag / Bicentennial man / Tatouages électroniques / Uncanny valley de la robotique

Actualités de Marc et de de l’AFT  :

– du 9 au 11 novembre 2017, ils organisent TransVision 2017 à Bruxelles, un colloque international qui va réunir des dizaines de penseurs et militants du mouvement transhumanistes international (dont David Pearce, fondateur de Humanity+, Valéryia Pride, directrice de CryoRus, Anders Sandberg, du Future of Humanity Institute, etc.) mais aussi Steve Fuller ou Paul Jorion. Tous vont se pencher sur l’avenir du mouvement transhumaniste
– Le 28 janvier 2018, il animera la prochaine rencontre H+ Paris, au Dernier Bar (avant la fin du monde) sur le thème des « futurs modes de procréation », avec Peggy Sastre (journaliste scientifique), Cecilia Calheiros (sociologue, EHESS) et Claire Sistach (artiste performeuse).

Crédit photo : Laurent Fabre

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